Le métier passionnant de programmateur de festival : entretien exclusif avec Paul, booker de We Love Green
News

Le métier passionnant de programmateur de festival : entretien exclusif avec Paul, booker de We Love Green

Quand on découvre l'affiche d'un festival, on ne réalise pas toujours le boulot titanesque qu'il y a derrière. Comment choisit-on les artistes ? Comment gère-t-on les refus, les budgets ou la concurrence ? Pour comprendre ce métier si particulier, on a discuté avec Paul, qui gère la programmation de We Love Green, un festival qui se distingue chaque année par ses affiches uniques, mêlant exclus internationales et artistes émergents. Plongée dans les coulisses de ce métier de l’ombre.

Pourrais-tu te présenter et nous expliquer ton rôle en tant que programmateur à We Love Green ?

Je m'appelle Paul Bonabesse et je travaille chez We Love Green depuis maintenant dix ans. Je m'occupe de la programmation depuis la reprise post-Covid. Nous sommes en réalité un pôle de trois personnes, mais je suis le responsable de cette partie. Concrètement, mon rôle consiste à dénicher, contacter, négocier et booker les artistes. Ensuite, je gère leurs demandes, je m'assure que leur accueil sur le festival soit optimal et que notre ligne artistique reste à la fois visionnaire et ancrée dans l'actualité.

Quel a été ton parcours avant d'arriver à ce poste ?

J'ai commencé très tôt à organiser des événements (soirées électroniques, hip-hop) dans ma ville d'origine, La Rochelle. En 2015, avec des amis, nous avons lancé le festival Roscella Bay, un événement multi-genre d'une capacité de 2 000 personnes, où l'on mélangeait déjà jazz, house, techno, funk et UK bass. L'aventure a duré dix ans. En parallèle, j'ai rejoint We Love Green en 2016. Au départ, je m'occupais de l'image et de la communication, puis j'ai progressivement mis la main à la pâte sur la programmation, fort de mes expériences précédentes, notamment dans des labels à Berlin et des boîtes de production en Angleterre. Cela fait maintenant environ six ans que je suis coprogrammateur.

We Love Green 2025, © Sébastien Nagy

We Love Green 2025, © Sébastien Nagy

À quoi ressemble ton quotidien au sein du festival ?

Le travail se divise en plusieurs phases. Actuellement, nous sommes déjà sur l'édition 2027. De l'été à l'automne, c'est une phase de réflexion sur la direction artistique : je lis beaucoup, j'observe les remplissages de salles, je voyage pour voir des concerts et capter les tendances. Ensuite vient la phase de négociation avec les agents et les labels, avec des réunions internes très régulières pour formuler les offres. Une fois les artistes confirmés, je collabore avec la communication pour le placement des noms sur l'affiche, ce qui est souvent chronophage. Enfin, il y a toute la phase de contractualisation et de suivi de production. J'aide aussi sur la scénographie et sur toute la programmation extra-musicale (danse, stand-up, décors…), qui vient enrichir l'expérience des festivaliers. C'est un rôle de direction artistique globale.

Comment parviens-tu à construire un line-up aussi diversifié, en équilibrant têtes d'affiche, artistes émergents et styles musicaux ?

Une bonne programmation est avant tout pensée pour son public. We Love Green a une base indie, électronique et hip-hop, mais s'ouvre de plus en plus aux musiques latines, à la world music et même au rock. On compose aussi en fonction des opportunités, des tournées et de nos budgets. L'objectif est de donner une "couleur" à chaque journée tout en maintenant un équilibre. Par exemple, le dimanche est souvent plus indie et familial, le samedi plus électronique et pointu, et le vendredi historiquement plus urbain. Concrètement, on place d'abord les têtes d'affiche, puis on garde volontairement de la place jusqu'en février-mars pour la nouvelle scène. Cela nous laisse la marge de manœuvre nécessaire pour booker les révélations de l'hiver.

L'affiche de We Love Green 2026

L'affiche de We Love Green 2026

We Love Green propose souvent de grosses exclusivités, comme le retour de The xx cette année. Est-ce un critère essentiel pour vous ?

C'est très important. Pour un festival majeur accueillant 20 000 à 30 000 personnes par jour, il est crucial de sécuriser des shows exceptionnels en France. Le retour de The xx avec de nouveaux morceaux en est un parfait exemple, cela donne un vrai caractère d'exception à l'affiche. Même si ce n'est pas toujours possible à cause de concerts en salle (Zénith, Bercy) bookés en amont, on cherche en priorité des artistes qui défendent de nouveaux projets. Booker un artiste qui n'a rien sorti depuis trois ans n'est pas très excitant pour le public ; il faut toujours apporter de la nouveauté.

Fais-tu souvent face à des refus de la part des artistes lors du processus de programmation ?

Ma directrice m'avait prévenu quand elle m'a embauché : c'est l'un des métiers les plus frustrants au monde. La programmation que tu imagines au départ sera presque totalement différente de l'affiche finale. On fait face à d'innombrables refus dus à des incompatibilités de dates, de budgets ou de logistique. Mais parfois, il suffit d'expliquer l'ADN du festival pour inverser la tendance. Ça a été le cas avec Burna Boy : on a écrit une lettre à sa mère, qui est sa manageuse, pour lui expliquer notre positionnement écologique, social et culturel. Ça a provoqué un vrai déclic, ils ont accepté de venir, et le concert a été un immense succès. Il faut y mettre du cœur !

Burna Boy à We Love Green en 2023, © Jean-Baptise Quentin

Burna Boy à We Love Green en 2023, © Jean-Baptise Quentin

À titre personnel, quels sont les artistes que tu es le plus fier d'avoir programmés ?

L'histoire avec Burna Boy rend sa venue mémorable. Je dirais aussi C. Tangana, qui a offert à mes yeux le plus beau show que nous ayons jamais booké à We Love Green. Avant que je sois à la tête de la prog, nous étions aussi très fiers d'accueillir Rosalía en 2018. Plus récemment, je suis très content d'avoir des projets comme Jim Legxacy, Ethel Cain ou encore le retour de Gorillaz. C'est toujours très gratifiant de voir que des artistes d'une telle envergure nous font confiance.

Comment découvres-tu les nouveaux talents ? Tes goûts personnels influencent-ils ta sélection ?

De septembre à décembre, je sors voir environ cinq concerts par semaine. Le live est primordial : on booke très rarement un artiste sans être certain de la qualité de sa prestation scénique. À côté de ça, j'écoute de la musique du matin au soir, j'épluche les médias, je reçois énormément de maquettes et j'échange en permanence avec les agents. Mes goûts personnels et ma vie privée influencent donc totalement mon travail au quotidien.

Selon toi, qu'est-ce qui définit une "bonne" programmation de festival aujourd'hui ?

Je dirais qu'il y a trois critères majeurs. Premièrement, la parité. On ne peut plus accepter d'affiches composées à 80 % d'hommes, cela doit refléter notre société. Deuxièmement, l'éclectisme. J'aime les programmations qui attisent la curiosité ; si je connais tous les noms à l'avance, je suis moins intrigué. Enfin, la prise de risque. Il est essentiel d'avoir des têtes d'affiche rassurantes comme Gorillaz ou The xx, mais il faut aussi oser proposer de la découverte avec des artistes émergents comme Rusowsky ou des créations exclusives. Les festivals qui osent prendre des risques sont, pour moi, les plus excitants.

Pour terminer, y a-t-il un artiste, même inaccessible, que tu rêverais de programmer ?

À Coachella cette année, j'ai vu un projet commun entre Nine Inch Nails et Boys Noize, c'était une vraie claque. Sinon, dans l'inaccessible absolu, Justin Bieber ! Et bien sûr, Sade.

Tags

  • festival
  • programmateur
  • we love green
  • Paris
  • interview